• se construire une histoire...

     

     

    S’immoler plutôt que d’être humilié

     

    Emna Jeblaoui

    Professeur à l’université de Tunis al-Manar

    Consultante à l’IADH

     

    Plus que jamais l’élan populaire de la révolution tunisienne dont la vitalité semble contagieuse.  Une vitalité déterminée à montrer que la Tunisie est un pays qui mérite un peu plus que le pain et le cirque. Les slogans que les tunisiens ont érigés ont clairement revendiqué la liberté et la dignité des personnes et du pays. La démocratie revendiquée reste aujourd’hui après un peu moins de deux mois embryonnaire, mais nous savons tous que la transition démocratique est un processus qui peut nécessiter cinq ans ou même plus afin de réformer l’appareil du régime totalitaire.

    Mais essayons de comprendre quelques éléments liés aux origines du mouvement contestataire qui remonte au 17 décembre 2010 ; et qui a été précédé par le mouvement du bassin minier de Gafsa  en 2008.

     

    La révolution tunisienne est une révolution « sans révolutionnaires » sans idéologie, sans héros, sans leadership politique. C’est ce qui fait l’originalité de cet évènement unique et qui a donné en même temps l’impression à la jeunesse désenchantée aux chômeurs et aux personnes qui se sont soulevées dans les régions marginalisées que le mouvement n’était encadrée que par la colère et la détermination des manifestants. Mais une fois apaisé le mouvement de la contestation large, il y eu un sentiment de vide lié au fait que la société civile autonome a été persécutée et empêché de remplir son rôle. Il en va de même pour les médias indépendants et pour les partis politiques.

     

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    Le cogito tunisien : Je brule, je me consume donc j’existe

     

    Nous l’avons dit la nôtre est une révolution sans idéologie, sans héros. L’étincelle qui a déclenché le mouvement de protestation celle de Bouazizi était celle du désespoir de citoyens qui ont brulé qui se sont brulés de désespoir, qui se sont consumés. Les tunisiens connaissent bien le feu depuis la création de Carthage, la reine Didon Princesse de Tyr, fondatrice de Carthage. De nombreux textes anciens attribuent la fondation de Carthage à Didon, également appelée Elissa ; sœur du roi de Tyr Pygmalion, elle quitte la Phénicie après le meurtre de son mari perpétré par son frère, relâche à Chypre, où elle recrute de nouveaux colons, conduits par le grand prêtre, arrive en Afrique, où elle obtient des autochtones la concession d'une terre. Mais le chef libyen qui l'a accueillie ne tarde pas à exiger de l'épouser ; plutôt que de consentir à cette union, Didon, au cours d'un sacrifice, se jette sur un bûcher et se donne la mort d'un coup de poignard.

    Le suicide est un sacrifice suprême,  c’est depuis l’antiquité dans les religions païennes, un moment symbolique fort de sens. L’Immolation de sacrifices humains ou animaux était une forme de rite populaire et public qui visait à exorciser le mal de l’assistance…Le sacrifice, l’offrande, et le don étaient offerts aux divinités des religions païennes…

     

    De Carthage à la Tunisie du 21ème siècle le mal semble exorcisé par le feu, la dignité retrouvée par l’immolation. Le peuple en colère après la mort de plusieurs jeunes diplômés et chômeurs[1] désespérés et surtout après la mort de certains protestataires dans les régions marginalisées à Sidi Bouzid à tala à Kasserine  a décidé que le sang des tunisiens est précieux et que « trop c’est trop », il a ainsi décidé de déloger la pieuvre (la piovra) d’un pouvoir à plusieurs ramifications dont la police, la dictature, la corruption et même la criminalité.

    Les chômeurs et les jeunes tunisiens désabusés ont dit NON au système. Un système transformé en mente religieuse meurtrière.

     

    Le désenchantement à effet de domino

     

    La pulsion de mort chez les jeunes tunisiens au chômage était une réaction à des années de marginalisation d’appauvrissement et d’humiliations.

    Les slogans[2] levés par ces mêmes jeunes revendiquaient la dignité la liberté la justice sociale les mouvements de protestation qui ont eu un effet de domino sur les régions de  la Tunisie qui sont partis de la marge vers le centre. Ces protestations ont eu par la suite un effet de domino sur toute la région  et auront probablement un impact sur les stratégies et les politiques internationales des prochains mois et des prochaines années.

     

    Traumatismes pré et post-Révolution

     

    Après les premiers jours ayant suivi le 14 Janvier[3], il y eu le couvre-feu, les débordements sécuritaires qui ont effrayé la population. Tous les magasins, les banques étaient fermés pendant quelques jours c’était une atmosphère de guerre, une atmosphère de Fallouja.

    Une pulsion de mort réelle est née dans le pays, cette pulsion était à l’origine des dizaines de suicides par immolation qui ont touché la jeunesse, une des raisons de ce désespoir et l’absence totale de perspectives. Certains avaient détecté en réalité les premiers indices de la crise dans la violence inhabituelle qui a sévi dans les stades de football depuis à peu près deux ans et surtout les derniers mois. La violence du public et de la foule footballistiques était l’indice d’un malaise qui en cachait d’autres, un malaise mal diagnostiqué, mal géré par une classe dirigeante vieillissante de plus en plus isolée de la réalité, une classe dirigeante périmée depuis quelques années.

     

    Juste après le départ du président nous avons retrouvé un peuple traumatisé. Un peuple qui a besoin d’être réconforté, rassuré accompagné dans cette belle transition démocratique qui a été précédée par de gros traumatismes. Un travail de deuil, un travail de vérité[4] et de réconciliation est à faire.

     

    Justice transitionnelle

     

    La justice transitionnelle peut être un mécanisme juridique exceptionnel qui aide le peuple tunisien à dépasser ses traumatismes… La justice transitionnelle est nécessaire quand on passe d’un état de guerre à un état de paix ou quand on passe d’un état d’absolutisme à un état de démocratie. La Dictature est tombée mais pas son système, ses mécanismes, la réforme et le démantèlement du système est un travail qui se fait dans la durée.

    Les morts ne doivent pas être oubliés, la poursuite des responsables doit être engagée dans un processus de justice transitionnelle qui peut être conçu et adapté à la réalité et aux aspirations nationales. Faut-il oublier qu’un enseignant universitaire a été tué à Douz, à savoir le regretté Hatem Bettaher. Les enseignants universitaires veulent savoir qui a tué leur collègue Hatem Bettahar, les personnes attrapées ont certainement parlé, qui sont les responsables directs et indirects des événements de décembre et de janvier derniers, la responsabilité est à définir dans un processus de vérité de justice mais aussi de réconciliation?

    Faut-il oublier le journaliste français tué, y-a-t-il un recours pour savoir qui sont les responsables ?

    La plupart des tunisiens se disent : Restons vigilants, perplexes, dubitatifs. Mais désormais les langues déliées ne doivent plus se taire, ils sont fiers de leurs amis, des hommes et des femmes de leur pays.
    Ils se disent n'oublions pas nos morts garantissons des procès justes aux corrompus dénonçons sans relâche les abus.
    Ils disent aux morts et à toutes les victimes du régime de tous genres, nous vous aimons et nous honorons votre mémoire!
    Nous n’allons pas oublier ! Les responsables sont à notre avis très embarrassés et veulent avouer leurs tords pour pouvoir construire avec les autres tunisiens et avec eux-mêmes, nous devons façonner notre voie pour la vérité et la réconciliation pour pouvoir passer la réflexion et à l’action positive et constructive. Les africains du sud ont trouvé leur modèles , les audiences publiques et les assurances ont permis aux coupable d’offrir une réparation matérielle aux victimes et de se racheter sans forcément avoir à subir la prison, mais il a fallu qu’ils reconnaissent en public leurs erreurs et qu’ils disent la vérité sur la corruption et les crimes commis, la vérité est contrat moral qui les a lié aux autres pour construire l’après Apartheid.

     

    Le vieux continent

     

    Alors qu’Edgar Morin a écrit sur l'espoir tunisien et a fait de l’éloge de cet inattendu, la classe politique était moins préparée à accueillir cet élan.

     La surprise de l’occident après le soulèvement des tunisiens, les balbutiements des politiques et des positions prises à l’égard de ce tournant historique nous montrent que l’Europe -plus que les USA- ne s’attendait pas à cette révolution et qu’ils sont encore aujourd’hui troublés par ces changements  de donnes rapides. Les politiques occidentales ont montré certaines limites ou une vulnérabilité à l’image de la fragilité de leurs alliances ratées avec les vieux dictateurs contre toutes les forces de la jeunesse qui représente l’avenir de ces pays.

     

    La France n'a pas soutenu le peuple Tunisien! il faut le dire!

     

    C'est donc à l'ombre de la France et plus largement de l'Europe que l'autoritarisme a perduré en Tunisie.

    Pendant la révolte du peuple Tunisien, le gouvernement Français a montré un soutien sans faille au régime de Ben Ali! Quelques intellectuels et représentants du peuple français ont exprimé leurs désaccords avec leur gouvernement ! La position de la diplomatie Française a été HONTEUSE. Remercions par la même occasion plusieurs Français qui nous ont soutenu âmes et cœurs et certains médias qui ont pris une position claire assez tôt pendant les évènements.

     

    Le désenchantement de la marge 

     

    C’est une révolution des régions tunisiennes pauvres et marginalisées à l’instar de la révolution bolivienne. Les revendications étaient proches de celles des populations qui se considéraient comme natives indiennes de Bolivie. Ces populations ont obtenues que les multinationales installées dans le pays versent une plus grande part leurs revenus au trésor public.

     

    Nous assistons là à notre sens un soulèvement populaire et citoyen contre une forme de libéralisme économique et politique trop arrogants. Le but n’est pas de démanteler le libéralisme mais d’instaurer une meilleure répartition de la richesse et de renforcer le développement et les droits économiques et sociaux du plus grand nombre.

     

    Perspectives au monde arabo-musulman

     

    Ce monde arabo-musulman doit trouver un modèle démocratique citoyen qui peut reposer un modèle d’une cité moderne et universelle, sans ignorer qu’il s’agit un croissant culturel à majorité sunnite modéré qui fera l’équilibre avec le croissant chiite et qui respectera les droits fondamentaux des minorités linguistiques, ethniques et religieuses et garantira les libertés et le droit à la différence à tous. Un modèle à la Turque dans les pays Arabes  pourquoi pas… La Démocratie pourra permettre à ces deux croissants culturels de trouver un pacte démocratique de cohabitation, de voisinage, cela permettra enfin peut-être d’isoler les tendances les plus enclines à la violence.

     

    Le génie tunisien

    Les tunisiens essaient de trouver un pacte citoyen unifié, pour une construire leur modèle de démocratie tunisienne, une démocratie qui peut inspirer le voisinage.

    L’originalité de la révolution, la créativité d’un peuple qui a plusieurs fois prouvé son génie au courant de l’histoire nous permet d’aspirer à la construction d’un modèle tunisien pour la transition démocratique. Il est urgent de concevoir, d’imaginer, de rêver un projet, un horizon pour la Tunisie.

    Ce qui manque terriblement dans l’espace citoyen de cette période de construction démocratique après des années de régime ou le parti unique a dominé. C’est aussi une histoire construite sur la Tunisie à laquelle aspirent les tunisiens qui ont refusé la terreur d’une pensée unique fascisante. Nous étions les enfants de l’Etat Providence, de la République indépendante… Mais qui sommes-nous aujourd’hui, nous nous sommes définis cet hiver par une négation :

    Non à la Dictature, non à la corruption, non à un discours instructeur irrespectueux, ayant peu confiance aux anciens discours qui considèrent les citoyens comme des êtres immatures, pas prêt pour les libertés politiques…

     

    Une partie de la classe politique est balbutiante vieillissante même l'opposition de l'opposition, certains sont de bonne foi d'autres font des calculs politiciens qui montrent qu’ils pensent plus à leurs intérêts qu'aux citoyens ou à la cité... Tout un peuple a ainsi l’impression d’être parfois en trappe à une caste malveillante, un peuple otage d’une opposition qui a trop longtemps côtoyé un régime  mafieux. Les politiciens sont dans le calcul, les professeurs dans la vérité,  la plupart des médias dans l’émotion sensationnelle qui décharge les citoyens de la responsabilité alors que l’émotion recherchée doit nous charger de notre responsabilité collective.

     

    Enfin il y a de l’air dans l’air en Tunisie, cette liberté est aussi douce que difficile à gérer, nous devons affronter des défis dont l’expérience de l’échéance électorale du 24 Juillet. L’animosité et les tensions dans le débat politique guettent la liberté parce que le débat était presque banni de la scène citoyenne, la méfiance des uns envers les autres, l’allergie de certains à la différence, la défiance alimentée par la dictature entre les différents courants est un mal à exorciser avec beaucoup de délicatesse, une délicatesse qui manque parfois. Les polémiques politiques prennent parfois une tournure assez tendue parce que le dialogue citoyen a été vidé de tous sens depuis 56ans… maximiser la différence, maximisera les chances que la volonté démocratique des citoyens soit réalisée.

     

     



    [1] Bouazizi originaire de la ville de Sidi Bouzid, avant lui la mort mystérieuse de Gharsallah originaire de kairouan dont la famille a reçu le corps carbonisé, Trimech originaire de Monastir

     

    [2] Avez vu écoutez les slogans du peuple qui s’est soulevé, cette vague de colère qui a soulevé mon pays a demandé à ses décideurs du respect ; ils ne l’ont pas montré. « Respectez notre soulèvement » ! « Nous exigeons du respect, créatif »

     

     

    [3] on n'a pas eu de cesse de chanter pendant 3h de 11 à 14h l'hymne nationale, et de prononcer ce verbe impératif magique et fort "Dégage!

     

    [4] Voici un témoignage d’un citoyen terrorisé par le régime : « Nous sommes arrivés à un état de terreur personnellement, j’agissais au sein d’une ONG régionale indépendante, alors j'ai été suivi par ses mouchards. Une femme m'a suivie à Istanbul lors d’un workshop ou je représentais cette ONG, elle ne m'a pas quittée.

    Avant le 14 Janvier quelqu’un m'a dit : « calme-toi, tu as un fils, un travail que tu peux perdre ».

    Il exerçait la terreur de la délation, il posait des problèmes aux militants dans leur travail...C’est compliqué tu n'as pas idée c'était un système de pieuvre qui nous étouffait...Personnellement j’étais dans leur liste rouge mais j'agissais avec prudence mon point faible mon fils...J'attendais qu’il pousse et je faisais quand même changer des choses à petites doses. Je pense que les intellectuels indépendants méritent le respect, il les a terrorisés à feu doux. Son système est le plus gros responsable de la castration intellectuelle et politique des citoyens tunisiens. »

     

     


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